Poesie

                                     

Paysage

Je veux, pour composer chastement mes églogues, 
Coucher auprès du ciel, comme les astrologues, 
Et, voisin des clochers, écoutant en rêvant 
Leurs hymnes solennels emportés par le vent. 
Les deux mains au menton, du haut de ma mansarde, 
Je verrai l’atelier qui chante et qui bavarde ; 
Les tuyaux, les clochers, ces mâts de la cité, 
Et les grands ciels qui font rêver d’éternité. 
 
Il est doux, à travers les brumes, de voir naître 
L’étoile dans l’azur, la lampe à la fenêtre, 
Les fleuves de charbon monter au firmament
Et la lune verser son pâle enchantement.
Je verrai les printemps, les étés, les automnes ;
Et quand viendra l’hiver aux neiges monotones ;
Je fermerai partout portières et volets
Pour bâtir dans la nuit mes féériques palais.
Alors je rêverai des horizons bleuâtres,
Des jardins, des jets d’eau pleurant dans les albâtres,
Des baisers, des oiseaux chantant soir et matin,
Et tout ce que l’Idylle a de plus enfantin.
  

L’émeute, tempêtant vainement à ma vitre,
Ne fera pas lever mon front de mon pupitre ;
Car je serai plongé dans cette volupté,
De tirer un soleil de mon cœur, et de faire
De mes pensers brûlants une tiède atmosphère.


 

BAUDELAIRE LES FLEURS DU MAL Tableaux parisiens LXXXVI.

                                       

Elévation

Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées,
Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,
Par delà le soleil, par delà les éthers,
Par delà les confins des sphères étoilées,

Mon esprit, tu te meus avec agilité,
Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l'onde,
Tu sillonnes gaiement l'immensité profonde
Avec une indicible et mâle volupté.

Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides;
Va te purifier dans l'air supérieur,
Et bois, comme une pure et divine liqueur,
Le feu clair qui remplit les espaces limpides.

Derrière les ennuis et les vastes chagrins
Qui chargent de leur poids l'existence brumeuse,
Heureux celui qui peut d'une aile vigoureuse
S'élancer vers les champs lumineux et sereins;

Celui dont les pensers, comme des alouettes,
Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
-Qui plane sur la vie, et comprends sans effort
Le langage des fleurs et des choses muettes!

BAUDELAIRE   LES FLEURS DU MAL  
SPLEEN ET IDEAL